Dernière danse

Pour Lt

Notre dernière danse a trouvé une issue bien fatale.

Quand je t’ai vu, la première fois, je me souviens parfaitement de ce que j’ai pensé. Je me suis dit: “ Lui, il est pour moi ”. Simplement, sobrement, sans chichi ou pensées vaines. Sans fausse modestie ou calculs inutiles. Tu serais mien, c’était tout. Peu importerait le temps qui s’écoulerait entre cette promesse et son accomplissement, tu serais à moi. Même si je devais oeuvrer dans ce sens pendant des mois, voire des années, je t’aurais à moi seule à la fin. C’était, bien plus qu’un souhait, qu’une promesse, une certitude. Ce serait ainsi et pas autrement.

Je ne t’ai pas vu pendant des semaines, après cela. Tu n’étais, après tout, qu’un inconnu croisé au détour d’un carrefour, une image bien vite altérée par ma mémoire trop peu développée. Rien n’aurait pu prouver ce que j’étais si certaine de savoir déjà. Personne n’aurait pu démontrer que des jours, des semaines, des mois ou des années plus tard, nous nous reverrions. Et cette fois-là ou la suivante, tu serais à moi.

Nous nous sommes recroisés au détour d’un rayon de bibliothèque. Cette fois, je t’ai sourit. Mais il n’était pas encore l’heure. Je crois savoir que mon image t’a hanté pendant longtemps, au point que tu finisses par toi-même me désirer. Mais n’étais-je pas une inconnue, finalement ? Pourquoi et surtout comment pourrais-tu me revoir, moi qui n’étais qu’un sourire entre deux mots de Rimbaud ?

Huit mois et dix-sept jours après notre première rencontre, ou plutôt après ma promesse bien viscérale, trois mois et huit jours après mon sourire, tu as touché mon coude du bout des doigts, dans un autobus bondé. Mon image avait du rester bien nette, pour que tu me reconnaisses. Je me suis retournée avec surprise, c’est vrai. Même si je me l’étais promis, je ne m’attendais pas à te revoir si vite. Cette fois-là, tu m’as tendu un sourire qui disait beaucoup de choses. Et j’ai lu dans tes yeux que ce sourire, tu le gardais tout au fond de toi depuis ces trois mois et huit jours qu’il t’avait fallu attendre pour me le rendre. Dans ce sourire, il y avait une question. Une invitation.

– Miryam, j’ai murmuré.

Et je suis descendue à l’arrêt suivant, bien essoufflée pour avoir seulement prononcé ces six petites lettres-là.

Un soir de novembre, alors qu’il faisait déjà si froid dehors, que la pluie se déchaînait à mes carreaux, j’ai entendu qu’on grattait à la porte. C’était toi, évidemment. Cela faisait deux mois que je ne t’avais pas vu et pourtant, pourtant, tu n’avais pas changé le moins du monde. Tu semblais un peu plus fatigué, c’est tout. Je t’ai fait entrer, tu n’as rien dit. Excepté un prénom: le tien. Je t’ai souris avec mes yeux, tu as cillé et, alors que ce dialogue muet venait à peine de commencer, tu m’as tendu une enveloppe et tu es parti. Aujourd’hui encore, je me demande, est-ce mon sourire qui t’as fait fuir ? Aurais-je du te dire moins fort que tu étais pour moi ? Que déjà je te possédais alors que je connaissais à peine ton prénom ?

L’enveloppe, c’était une invitation. Une autre. Plus concrète, évidemment. Un bal. Un bal ? Comme dans ces contes de fées un peu usés d’avoir étés racontés et rêvés bien trop de fois ? Qu’importe, qu’importait alors, les conditions, si c’était pour te revoir. Si c’était pour enfin conclure ce que j’attendais depuis des mois. Depuis ce premier regard qui t’avait échappé, à toi. J’ai dit oui au bal.

Le soir dit, avec une drôle de fébrilité, je me suis habillée. Je ne me souviens pas de ce que j’ai mis. Je me suis coiffée. Je ne me souviens pas comment. Je me suis maquillée. Je ne sais plus les couleurs dont je me suis paré le visage.

a seule chose dont je me souvienne, ce sont les premiers pas de danse avec toi.

Je l’avais dit, pressentit, prédit, dévoilé avant même de le comprendre lorsque je t’avais vu, au détour de cette rue, de ce carrefour bondé, treize mois auparavant non ? Un jour, tu serais à moi. “ Lui, il est pour moi ”. Oui, je le savais, je le sentais. Mes pas se sont accrochés aux tiens, j’ai aimé chacun de tes mouvements parfaitement maîtrisés, j’ai souris beaucoup, pour tes yeux de mes lèvres, pour tes lèvres de mes yeux. J’ai inversé les choses, j’ai tout mélangé et, malgré cela, j’ai sentit que je te possédais, que tu m’aimais enfin. Que tu m’aimais déjà. Ou depuis le début.

Autour de nous, il n’y avait plus rien. Autour de moi, tes bras. Je sentais cette robe dont je ne me souviens pas voltiger autour de moi comme dans ces histoires de princes charmants. Tu n’étais pas un prince. Mais tu étais charmant. Et tout s’est achevé.

Et on ne s’est revu que bien plus tard. Nous avons encore dansé. Nous ne faisions que danser, toi et moi. Je ne connaissais que ton prénom. Et tes pas. Eux, je les connaissais « par cœur ».

Pendant des années, je t’ai possédé, ainsi, nos musiques effaçant, gommant tout ce qu’il pouvait y avoir d’autre. Nous dansions. Tu étais à moi et, je le sens bien maintenant, je le réalise enfin, plus encore que tu m’appartenais : j’étais tienne.

Mais c’est l’instant, le moment, le mot de l’histoire où tout s’effondre. “Mais”. Un soir, il a fallut que tu en finisses. Que tu te trompes, que tu veuilles plus encore, que tu me demande… Que tu… Pourquoi les hommes ne sont-ils jamais satisfaits ? Pourquoi veulent-ils toujours plus ? Pourquoi cet irrésistible élan qui les pousse, alors qu’ils possèdent déjà l’essentiel, à le sacrifier en pensant obtenir davantage ?

Notre dernière danse a trouvé une issue bien fatale.

A la fin du morceau, tu t’es penché vers moi et, alors que tu exécutais les derniers pas, tu as murmuré, doucement, ta demande. Tu as voulu m’épouser. Tu as voulu que je sois tienne sans te rendre compte que je l’étais déjà. Tu m’as demandé d’être à toi et c’est ainsi que tu m’as perdue.

« – Veux tu m’épouser ? »

Tu as soufflé cela, un sourire plus faux qu’étaient vrais ces sourires que mes yeux te faisaient avant lui. La terreur a hurlé en moi. Pourquoi souhaitais-tu m’enfermer alors que j’étais si libre entre tes barreaux ?

J’ai dit oui.

Oui, vraiment, notre dernière danse a trouvé une issue bien fatale.

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