Juste pour l’éternité

Pour Alivia – IL Y A LONGTEMPS

C’était un cadeau tenu secret à l’époque, parce qu’elle voulait le garder pour elle. J’aimais vraiment cette histoire, alors je la révèle aujourd’hui. J’espère que tu ne m’en voudras pas mais j’ai toujours trouvé triste de posséder un tableau si ce n’est pas pour l’accrocher au mur.

Ses larmes coulèrent. Enfin. Son âme s’accorda enfin le droit d’être libre. Aucune limite devant l’immensité de sa peine. Même le ciel parut s’agrandir pour la recueillir et la laisser s’envoler librement, d’étoile en étoile. Elle était tellement libre qu’elle en eut le vertige et se réfugia dans ses bras, prête à y passer l’éternité.

Ces derniers mois n’avaient pas étés faciles. Elle avait d’abord perdu sa mère, cela avait été lent et pénible et puis elle s’était éteinte pour toujours. La jeune fille n’avait pas bronché, souriant effrontément à la vie, cachant sa peine, se riant du chagrin aux yeux du monde. Lorsqu’elle avait reçu le peu gratifiant qualificatif de sans coeur, elle n’avait rien dit, elle s’était contentée de sourire.

Et puis il l’avait quittée pour une autre. Là encore elle avait fait comme si rien ne s’était passé, amicale avec lui et même avec cette autre fille, étrangement semblable à celle qu’elle était. Souriant et prétendant à qui voulait l’entendre et la croire qu’elle allait parfaitement bien, que c’était normal qu’il la quitte. Pensant si fort que les autres l’entendaient qu’elle n’était pas assez bien pour lui, que ce n’était donc pas étrange. Ses amies n’avaient pas bronché.

Elles l’avaient, les unes après les autres, délaissée sous prétexte qu’elle n’était plus comme avant, qu’elle était étrange ces derniers temps. Elle accusa le choc, ne se laissant même pas le droit de se demander pourquoi. Ne s’autorisant même pas à leur demander pourquoi elles agissaient réellement ainsi.

Elle avait peu à peu perdu contact avec tous les êtres qui comptaient pour elle, égarant presque son humanité, laissant ses yeux devenir plus secs encore à chaque calamité qui la prenait pour cible. Seule, elle errait dans les couloirs de son lycée, vaillante, gardant un sourire qui trompait tous ceux qui l’entouraient. Peut être parce qu’ils ne la regardaient pas, parce qu’ils l’entouraient, l’étouffaient sans même se rendre compte de son existence.

Et puis il y avait eut ce garçon. Il ne lui avait jamais parlé, elle ne l’avait jamais vu. Lui si. Jour après jour, il la regardait se noyer avec le sourire, comme heureuse d’aller en enfer. Mais il la trouvait magnifique.

Il n’avait jamais été particulièrement fin, intelligent ou attentif au monde qui l’entourait. Mais il sentait qu’elle allait mal, qu’elle s’accrochait à des lambeaux, des illusions de bonheur. Il avait toujours gardé consciencieusement le nez vers le sol, si bien qu’aucune des jeunes filles en manque de romantisme qui fréquentaient son lycée ne s’était aperçue qu’il était beau. Il était plein d’une beauté que confèrent la modestie et le courage, il semblait ange. Et il la trouvait fascinante.

Il était vrai qu’elle avait toujours été belle, magnifique. Et pourtant, même cette innocente beauté n’était pas parvenue à la libérer de son chagrin, à l’affranchir de son manque d’amour, à lui donner des amis, des amants et surtout, une famille qui lui auraient donné l’envie d’être joyeuse, de ne plus faire semblant de l’être.

Il aurait aimé lui parler, il aurait aimé la voir, la prendre dans ses bras, lui rendre un véritable sourire. Mais il ne s’en sentait pas le droit. Ce n’étaient pas ses affaires et puis il avait une souveraine peur du rejet, de l’échec alors qu’il avait fourni des efforts. Il préférait perdre et le mériter, plutôt que de lutter pour finalement manquer son coup.

Il s’était toujours comporté en perdant, il n’avait jamais voulu être premier en quoi que ce soit et cela portait ses fruits: il n’était premier en rien et souvent bon dernier. Ses parents étaient désespérés, mais lui n’avait pas de raison de vivre. Pas d’amis, pas de rêve, pas de passion ou de génie… Il était comme un corps sans âme, presque mort mais vivant quand même. Il errait lui aussi, mais offrait un regard étrange au monde.

Ce dont personne ne s’était jamais rendu compte, outre sa beauté qui en aurait fait une icône de magazine sans le moindre problème, c’était qu’il était sage. Sage dans le grand sens du terme, le sens noble. Ce regard si atypique chez les plus jeunes qu’il posait sur le monde était synonyme de réflexion intense. Il voyait les choses et les décortiquait de manière exacte, il analysait, il allait à l’essentiel. De a à b sans passer par c.

Un soir où il se sentait particulièrement courageux, il la suivit.

Elle ne marchait ni normalement ni lentement et encore moins rapidement. Non, il y avait dans son pas une élégance spéciale, un charisme certain. Elle allait, comme portée par une bourrasque, semblant guidée uniquement par son instinct et emportée par les éléments. Elle marcha pendant deux heures. Lui aussi. Elle fit le tour de la ville. Lui aussi. Elle entra dans une vieille bâtisse qui semblait en passe de s’effondrer. Lui aussi. Elle la traversa et poussa une porte qui grinça sur ses gonds. Il la vit faire et aperçut un jardin derrière l’encadrement étroit par lequel elle s’était glissée pour entrer. Elle regarda en arrière une seconde, il prit peur et s’enfuit.

Le lendemain, il la suivit encore, elle retourna à la maison qui semblait hantée et dont la porte défoncée s’ouvrait telle une plaie béante. Une fois encore, il entra à sa suite et s’enfuit en la voyant pénétrer dans le jardin.

Le jour suivant, il la suivit encore mais il savait où elle allait. Il y fut avant elle et la regarda entrer une fois encore. Ce jour là, il n’y pénétra même pas; il s’en fut serein.

Le jour d’après était un samedi. Il était malade et ne put se lever.

Quand il fut rétabli, trois jours plus tard, il alla directement à la maison délabrée où il l’attendit trois heures, n’ayant pas ressentit le besoin d’aller en cours. Elle arriva, comme toujours. Elle entra. Lui aussi. Elle ouvrit toute grande la porte du jardin et s’y glissa. Il aperçut une fenêtre, en frotta le carreau et la contempla. Elle était assise sur une chaise en fer forgé qui se détachait des feuilles mortes, noirceur insondable parmi les chaudes couleurs de l’automne qui paraissaient pourtant bien mornes. Il passa les deux plus belles heures de sa vie, debout, face à son carreau, la regardant comme s’il la voyait pour la première fois. Innocemment, le cœur étrangement pur de toute intention. Il la regarda, encore et encore. Elle ne bougeait pas, elle était simplement assise sur cette chaise, une infinie tristesse dans le regard.

Elle finit par se lever, sans regarder sa montre tant elle avait l’habitude de cet horaire tacite. Il la regarda se diriger vers la porte. Son cœur s’emballa, il courut au dehors et rentra chez lui plus vite que jamais, espérant qu’elle ne l’avait pas vu.

Il n’y retourna pas pendant plusieurs mois, tiraillé par l’envie et la peur. Il n’osait pas retourner la voir dans ce jardin envahit par la neige, il n’osait pas la regarder sous le saule pleureur fané par une vie trop dure. Il ne pouvait pas.

Lorsqu’il se retrouva, un matin où il n’était pas allé à l’école, devant l’antique construction que les mois précédents et les intempéries qui les avaient accompagnés n’avaient pas arrangée, sans même s’être rendu compte que ses pas l’y avaient mené, il décida de rentrer dans le jardin.

Il poussa la porte qui grinça, comme avant, il lui semblait que les gonds avaient rouillé plus encore. Il eut un choc: il s’aperçut que c’était le printemps. Le saule était majestueux, les fleurs s’ouvraient partout dans l’herbe ferme et verte, les chaises et la table de jardin en fer forgé disposés sous le saule comme si elles attendaient des amoureux semblaient presque neuves. Il s’émerveilla, comme il s’était enchanté à la regarder quelques mois auparavant.

Il ne vit pas les heures passer, tant le spectacle qui s’offrait à lui le charmait. Lorsqu’il entendit du bruit, il mit quelques instants à comprendre où il était et qui arrivait. Il regarda autour de lui, paniqué. Il trouva un buisson derrière lequel il se cacha. Il était ainsi face aux chaises, face à elle qui s’était assise avec la même indifférence que toujours.

Il contempla son air mélancolique. Il la regarda pendant deux heures, sans pouvoir bouger. Et puis elle partit, refermant la porte derrière elle, comme chaque soir.

Il ne rentra pas chez lui, restant étendu dans le buisson sans savoir pourquoi cette tristesse immense l’envahissait soudain. Il n’avait jamais rien ressentit de tel, il pleura. Il pleura tantôt bruyamment, tantôt tout bas, pleurant toutes les larmes de son corps et encore d’autres, jusqu’au lendemain matin. Il ne bougea pas, il ne pouvait pas, il avait aperçut tous les maux du monde dans le regard de cette jeune fille qui lui faisait un effet si bizarre. Il ne pouvait pas rester indifférent. Jamais elle n’avait eut ce regard à l’école, jamais il ne l’avait vue de face dans ce jardin, mais il comprit que la jeune fille n’était pas atteinte d’un mal ordinaire et que ce jardin jouait un rôle dans la pièce à laquelle il venait, sans le vouloir, de prendre part. Etait-il le remède ou le poison ?

Il ne bougea pas, incapable de prendre une décision, trop indécis sur son propre cœur que pour réfléchir convenablement à celui d’une autre.

Le soir même, elle revint, se rassit, regardant fixement devant elle, le regardant lui sans même le voir. Lui la vit, à travers son buisson. Alors, dans un geste irréfléchi – de ces gestes instinctifs qui font qu’une histoire interminable prend fin, que l’on se décide finalement, pour le meilleur comme pour le pire – il se leva.

Elle leva les yeux vers lui, il pleura. Il lui montra ses larmes sans aucune pudeur. Elle ne fit pas le moindre geste, les mains sagement sur les genoux, les yeux fixés sur lui, le regard plus expressif que tous ceux de l’humanité réunis. Elle regarda le ciel, il faisait sombre, elle aurait dû rentrer depuis longtemps. Il fit un geste. Il tendit la main vers elle. Elle lui lança le regard d’une bête sauvage effarouchée et s’enfuit.

Il passa encore la nuit dehors, dans ce jardin, pleurant les larmes d’une autre. Il resta debout, ne sentant ni la fatigue ni la faim, restant le bras tendu vers celle qui n’était plus là.

Lorsqu’elle revint, le lendemain, elle le dévisagea, curieuse, elle se demanda qui il était, le guettant par la fenêtre, celle là même qui avait retenu l’amour du garçon quelques temps plus tôt. Au bout d’une heure, elle se décida à regagner sa place. Il ne bougea pas, la main toujours tendue. Elle reprit sa position fixe et son regard solitaire. Il pleura, elle regarda. Il cria, elle sursauta et s’enfuit encore.

Lorsqu’elle revint le lendemain, il était assit sur la chaise en face de celle qu’elle occupait habituellement. Elle s’assit face à lui, aussi intimidée que lors d’un premier rendez-vous, ils se regardèrent en silence, se découvrant sans le moindre mot, chacun regardant jusqu’au fond de l’âme de l’autre.

Les jours passèrent, il rentra chez lui, mais ne manqua jamais le moindre rendez-vous. Il n’échangèrent jamais le moindre mot, ils se contentaient de se regarder, en apprenant ainsi plus l’un de l’autre en quelques mois que l’on apprend en plusieurs siècles.

Et un jour, il parla, il dit quelque chose d’étrange, mais qu’elle comprit sur le champ. Quelque chose qui nous aurait parut, à nous, étrangers au dialogue muet qu’ils avaient mené, totalement déplacé en l’instant.

– J’aime tes chaussettes.

Elle eut un regard triste, puis étonné et enfin sa vue se brouilla. Les larmes lui montèrent aux yeux et elle se jeta dans ses bras, renversant chaises et tables, ne ressentant aucune douleur, seulement un soulagement immense et un amour plus grand encore que l’univers qui sembla s’arrêter de tourner.

Elle pleura.

Ses larmes coulèrent. Enfin. Son âme s’accorda enfin le droit d’être libre. Aucune limite devant l’immensité de sa peine. Même le ciel parut s’agrandir pour la recueillir et la laisser s’envoler librement, d’étoile en étoile. Elle était tellement libre qu’elle en eut le vertige et se réfugia dans ses bras, prête à y passer l’éternité.

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