Portraits

Pour Alivia

Il la regarda rire et se recroquevilla un peu plus sur lui même, petit tas de vêtements sans forme griffonnant nerveusement sur une feuille un peu chiffonnée. Moins que le garçon, néanmoins. Elle replaça une mèche derrière son oreille et il ajouta quelques traits à son dessin.

Cela faisait plusieurs mois qu’il se plaçait là et dessinait. Toujours la même personne. Des mois qu’il espérait qu’elle vienne passer sa récréation face à lui, à côté de ce distributeur. Il ne souhaitait pas qu’elle lui parle, il n’était pas assez téméraire pour espérer qu’elle lui adresse la parole ou même qu’elle le regarde. Il avait juste besoin de la voir, le plus souvent possible. Il voulait simplement la dessiner. Encore et encore, traçant les mêmes courbes à l’infini. Au moins, là, il se sentait bien. Il était à sa place, un crayon en main, représentant son modèle une fois de plus.

Elle n’était pas particulièrement jolie et il le savait, mais pour lui, elle était la plus belle, comme enveloppée de magie. Il lui suffisait d’incliner la tête pour faire de lui un homme heureux et lui inspirer mille autres traits fantastiques que personne d’autre que lui ne contemplerait jamais. Et c’était mieux ainsi. Si quiconque venait à observer avec quelle précision il la dessinait et combien il l’avait souvent reproduite, qui sait ce qu’il lui arriverait. Probablement le traiterait-on d’obsédé, de satyre ou de pervers. De manique peut-être, ou quelque chose dans ce style. Seulement, il n’était rien de tout cela, simplement, il aimait la dessiner.

Peut-être aussi qu’il disparaîtrait, simplement.

La cloche sonna la fin de la récréation et, très lentement, après avoir précisé un trait du charmant sourire de la jeune fille, il emballa précieusement ses croquis froissés du jour, pris son sac et s’éloigna, ni vu ni connu vers sa classe. Il s’installa au fond, sans un mot, sans un regard pour les autres. Il avait l’art de passer inaperçu et cela lui convenait à la perfection. Il ne souhaitait le regard que d’une seule personne et n’était pas assez courageux pour agir dans ce sens. Alors il voulait que personne ne le regarde. Pensait-il qu’ainsi, personne ne le jugerait ?

Étonnamment, ses professeurs ne semblaient pas lui prêter grande attention non plus, ils ne l’interrogeaient jamais. Ils le traitaient simplement comme ils pensaient qu’il fallait traiter un surdoué: le laisser vaquer à ses occupations. Et puis tant qu’il ne dérangeait pas le reste de la classe, quelle importance ? Il semblait s’ennuyer, mais on disait que c’était normal que les élèves au quotient intellectuel supérieur à celui des autres ne trouvent aucun intérêt aux activités scolaires. Ils l’observaient de loin, secrètement satisfaits qu’il ne soit pas comme certains de ces génies qui interrompaient leurs professeurs pour corriger leurs erreurs…

Lorsqu’il rentrait chez lui, il n’avait pas droit à beaucoup plus d’attention, sa mère avait renoncé depuis longtemps à parler avec lui, n’obtenant que des monosyllabes en retour. Son père avait quitté la maison huit mois plus tôt. C’était lui qui avait décidé qu’on lui ferait passer un test de QI, à cet enfant qui semblait si bête, puisqu’il ne parlait jamais, puisqu’il ratait successivement tous ses contrôles à l’école. Il avait eut raison. Son fils était bien surdoué. Mais rien ne l’intéressait. Jusqu’au jour où il vit cette jeune fille et qu’il prit un crayon. Il se mit à dessiner. Extraordinairement bien. Extraordinairement précisément. Mais une seule chose : elle.

Encore et encore. Toujours. Sous tous les angles, de toute les manières. Juste avec un crayon et du papier. Rien d’autre. Il ne voulait mettre nul artifice entre sa beauté si vraie, qu’il captait et redessinait, cette beauté intérieure que lui seul voyait irradier partout autour d’elle. Lui et celui qui contemplerait peut-être un jour ses dessins.

Jour après jour, il faisait son portrait, sans trop savoir pourquoi. Juste parce qu’il pensait qu’il devait le faire. Cela le rendait heureux, du moins c’est ainsi que nous appellerions l’état dans lequel elle le plongeait. Une sorte de transe attentive où sourdait la béatitude comme pulse le sang dans les veines. Certains moines atteignent cet état à force de méditation et au bout d’années et d’années d’essais infructueux… Lui, il avait réussit avec un simple crayon, un bout de papier froissé. Et puis elle. Alors que ces moines ne faisaient que frôler le bonheur du bout des doigts, lui se jetait dedans, s’y enroulait avec une délectation proche de la démence. Il était bien, simplement bien. Elle lui était devenue nécessaire, comme cet oxygène qu’il avait besoin de respirer.

Puisqu’à toutes les histoires il faut un élément déclencheur, le nôtre, ce sera un regard indiscret, un jour, que glissa une élève au portrait de l’instant. Époustouflée, la jeune fille aurait couru prévenir le modèle qui aurait sourit gentillement, un peu intriguée sans doute. Elle aurait secoué la tête en prétendant que c’était un rêve, une hallucination et aurait fait comme si de rien n’était. Afin d’être seule à regarder ce que l’autre n’avait qu’entrevu ? Afin d’être la seule à savoir vraiment ?

Oui.

Lorsqu’il ne la vit pas, pendant la récréation, ce jour-là, il sentit que ce ne serait pas une bonne journée. Les journées où elle ne glissait pas un peu de son soleil avaient cessé d’êtres de bonnes journées depuis longtemps. Il s’adossa au mur, se laissant glisser contre lui, jusqu’à atteindre le sol. Il avait l’air encore plus piteux que d’habitude et les élèves qui passèrent par là à cet instant ne virent qu’un tas de tissus divers. Ils ne s’aperçurent même pas qu’un être vivant habitait ces chutes qu’ils s’imaginaient hétéroclites et sans commune attache. Il ferma les yeux et disparu pour de bon.

Puis une voix le sorti de sa torpeur. Une voix qu’il avait entendue une seule fois auparavant, un jour qu’il s’était senti assez de courage pour passer à proximité d’elle. Une voix qui avait un joli timbre, très clair. Il imagina cette voix rire et, dans sa tête, de nouveaux traits s’alignèrent, se croisèrent, s’entrechoquèrent au rythme de ces éclats de voix si purs pour former un visage.

Il ouvrit les yeux et le dessin mental se superposa au visage de la jeune fille, qu’il épousa parfaitement.

– Dis, tu dors ?

Il ne compris pas les mots. Je ne sais s’il ne se demandait pas si, par hasard, il ne rêvait effectivement pas ou s’il n’y accordait aucune importance, en vérité, ne prêtant oreille qu’au son. C’est lorsqu’elle s’agenouilla face à lui, répétant sa question une quatrième fois qu’il réagit.

Il voulu s’écarter, très vite. Mais les murs sont de faux amis : ils vous donnent l’impression d’être en sécurité, de surveiller vos arrières et pourtant ils sont les premiers à vous couper toute possibilité de retraite. Elle sourit et il s’aperçu qu’il était incapable de bouger, d’articuler quoi que ce soit. Alors il écouta.

– …Non, tu ne dors pas, dit-elle avec un joli sourire.

L’envie lui vint de se saisir d’une feuille, d’un crayon. De n’importe quoi qui lui permettrait de la dessiner, de la représenter en cet instant. Plus proche que jamais.

– …Dis… Je vois bien que je t’ennuie, mais tu comprends… Enfin, non, je suis bête, tu ne peux pas : je ne t’ai encore rien dit… Pas que je sous-estime ton intelligence, mais tu n’as pas la science infuse… C’est comme tout le monde, non ? Enfin, je parle, je parle, mais toi tu dois t’en ficher et puis tu dois te demander ce que je te veux, à force et donc… Enfin bon, je voulais te demander si…

Elle s’emmêlait dans ses mots et il la trouva charmante. Il aurait du se maîtriser pour ne pas sauter sur n’importe quoi qui lui eut donné la possibilité de la croquer s’il n’avait été tétanisé. Il l’aurait fait à même le sol avec ses ongles s’il avait pu bouger. Il était comme un toxicomane qu’on aurait immobilisé, l’empêchant de se piquer. Elle poursuivit, toute à son propre trac, sans se rendre compte de sa détresse intérieure à lui :

– Il paraît… Enfin, bon, une amie m’a dit qu’elle avait vu que tu… Enfin, qu’elle avait cru voir… Un dessin. Un portrait en fait. Très réussi. Il paraît que tu dessines vraiment très bien ! Enfin bref, toujours est-il qu’il paraît que ce portrait, c’était… Moi. Enfin il paraît. Je voudrais le voir… Je peux ? S’il te plaît !

Elle avait à peine respiré du début à la fin de sa tirade, cherchant ses mots pour les perdre à peine les avoir trouvés et combattant sa propre timidité. Elle était néanmoins très intriguée. Curieuse de voir si l’œuvre était ce qu’on lui avait décrit. Elle ne s’attendait pas à sa réaction.

Lorsqu’elle lui parla de portrait, il se leva brusquement, la renversant sans le faire exprès et s’exclamant, ayant brusquement retrouvé la parole – l’instinct de survie permet bien des miracles – :

– Je ne dessine pas ! Je n’ai jamais dessiné et je ne t’ai jamais dessinée non plus !

Il cria plus de mots en quelques secondes qu’en plusieurs mois. Elle resta interloquée une seconde ou deux, peut-être plus, le temps dans ces moments-là est souvent bien indistinct, après tout. Lorsqu’il fit volte-face, prêt à s’enfuir, elle eut un curieux réflexe, tendant la main, saisissant la première chose qui tomba dessous : son sac.

C’était un très vieux sac. Le même depuis plus de huit ans. Il était vert – un vert qu’il avait trouvé joli à l’époque, alors qu’il allait entrer en cinquième primaire -, à l’origine, du moins. Il était à présent d’une couleur aussi sombre que douteuse, usé jusqu’à la corde, râpé et d’une fragilité déconcertante, à en juger par ce qui devait suivre. Il était de forme extrêmement simple : une petite poche sur le devant et une grande au milieu, deux bretelles et c’était tout. Un sac d’écolier tout à fait banal.

Oh, lecteurs ! Je ne vous ferai pas de mystères, ce serait insulter votre intelligence et votre sens de la déduction. Évidemment, le sac se déchira. Avec un craquement sec, affreux qui résonna aux oreilles de la jeune fille comme la fin du monde, l’apocalypse. Il ne réagit pas, dépassé, sans comprendre tout à fait ce qu’il se passait. Il sentit juste le sac s’ouvrir en deux au mauvais endroit, déchirure béante et affreuse, cicatrice irréparable.

Son contenu s’envola, comme mû par une prodigieuse bourrasque, s’envolant dans tout le hall, pourtant très grand. Il y avait là des centaines de pages. Couvertes d’une seule chose : le visage de la jeune fille qui crut avoir des hallucinations et resta parfaitement immobile, contemplant le secret de ce garçon si étrange se déposer doucement sur le sol, comme mille plumes bien trop grosses pour voler.

Il ne bougea pas non plus, regarda son désastre quelques instants avant de se détourner calmement et de s’en aller, le pas, le souffle et le battement cardiaque parfaitement réguliers. Comme s’il ne s’était rien passé, comme si tout était exactement comme d’habitude, comme si la seule chose qu’il eut voulu garder secrète n’avait pas été éventée. Elle le regarda partir, sans réagir, trop atterrée. Sans savoir qui avait commis la faute, finalement. Dans le hall, les élèves avaient ramassé une partie des dessins et la regardaient d’une drôle de manière.

Lorsqu’elle passa enfin la porte, il était déjà trop tard : il n’était plus là.

Elle ne le revit jamais plus.

Et plus jamais personne ne se rendit compte de cette magie qu’il avait sût déceler autour d’elle autrefois. Des portraits, elle avait fait des dizaines d’albums qu’elle ne rouvrit pas et qui moisirent dans un coin oublié de sa cave qu’elle n’osa plus déverrouiller. Comme si ces mille dessins étaient autant de monstres qui menaçaient l’équilibre fragile de sa vie.

Il flotte depuis ce jour-là dans l’air qui circule autour d’elle comme un goût d’amertume. Comme un goût d’occasion manquée.

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