Département de Gestion des Cas Suicidaires

Pour Sitaria – 07.01.07

Une larme roula sur sa joue, un sourire de dément étira ses lèvres et il sauta. Une éternité sembla s’écouler avant que la corde ne fût tendue. Elle stoppa la chute du corps d’un coup sec, laissant le Pendu se balancer mollement sous le pont, dans le vide, s’étranglant, étouffant, mourrant.

Et ce fut le noir.

Aussitôt suivit par une lumière. Aveuglante. Qui diminua jusqu’à n’être plus qu’un mince clignotement blafard, presque inexistant en regard du flash lumineux qui avait éclairé le décor quelques secondes plus tôt.

Le Pendu rouvrit les yeux, étonné, perplexe. C’était donc cela, l’Au-delà ? Il n’y avait rien. Juste le néant. Atrocement noir. Et cette lueur, tenace, agaçante parce que bien trop faible. Comme un insecte, un moustique qui vous tournerait autour de la tête avec une nette préférence pour vos oreilles sans jamais daigner vous piquer. Il essaya de fixer son regard sur cette curieuse luciole mais elle avait cela de particulier qu’à chaque fois qu’elle entrait dans son champ de vision, elle prenait soin de rester insaisissable, juste au bord d’en sortir, restant dans sa périphérie. Elle était volatile et tapait sur les nerfs mais, autant que le Pendu put en juger, elle se rapprochait, éclairant son néant un peu plus chaque seconde.

Lorsqu’elle fut suffisamment proche, le Pendu se rendit compte que c’était une sorte de lanterne rubiconde dont les parois de verres étaient crasseuses, occultant la plus grande partie de la lumière qui émanait d’une sorte d’insecte légèrement plus petit qu’une souris.

L’effroi saisit le Pendu à la gorge lorsqu’il se rendit compte que la lampe avait un porteur.

C’était une Créature étrange, sa posture imitait celle des humains mais il tenait plus du félin que de l’homme. Ses yeux étaient comme deux fentes, plissées de curieuse façon, sa bouche tordue s’étirait en deux minces lignes noires qui formaient un rictus morbide. La Créature, dépourvue de poils sur le visage et recouverte d’une épaisse fourrure partout ailleurs, ne possédait ni nez ni oreilles. Son front était bossu, à l’image de son corps dont il se dégageait pourtant une impression de force agile. Ses pattes avant étaient des mains griffues tandis que ses pieds ressemblaient à des pieds sans orteils.

Le Pendu voulu fuir, mais une vérité épouvantable lui noua soudain les entrailles : lorsque l’on est nulle part, on ne peut aller nulle part, justement. Figé, muet de peur, il attendit que la Créature agisse.

Elle le fit après l’avoir observé pendant de très longues minutes, tirant une jouissance perverse de sa terreur.

« Pendaison, à en juger votre cou », jugea-t-elle avec un air blasé, levant sa lanterne devant son visage pour mieux le voir.

Le Pendu se trouva incapable de parler ou même de bouger, de s’enfuir comme il l’aurait voulu. La Créature reprit, sifflante ; commentant d’une voix monocorde :

« On en a pas mal en ce moment. Bon, assez bavardé, on passe au jeu…

– Où… Suis-je ? », trouva le moyen de demander le Pendu, tremblant violemment.

« Au DGCS, évidemment. », la Créature secoua la tête, comme s’il s’agissait d’une évidence, « Le Département de Gestion des Cas Suicidaires. »

Le Pendu écarquilla les yeux. Le Département de Gestion des Cas Suicidaires ? Qu’est-ce que c’était que cela, au juste ?

Il en était là de ses interrogations lorsque l’immonde Créature se manifesta à nouveau. Elle siffla et le Pendu comprit avec horreur qu’elle se moquait de lui. Elle expliqua, lorsqu’elle parvint à recouvrer un calme relatif puisque encore entrecoupé de courts sifflements :

« Un humain… J’aurais du m’en douter. Je ne vois plus très clair et j’ai horreur d’expliquer les choses, alors on va passer à la suite quand même. Tu comprendras le moment venu. »

Une table sortit du néant. Elle était haute, aussi n’y eut-il pas besoin de chaises pour s’y placer. La Créature s’en approcha et le Pendu fit de même, sans s’en rendre compte, mû par un instinct qu’il n’identifia pas.

« Tente ta chance et lance les dés, mon gars. »

La Créature avait employé un ton rieur, le Pendu se rendit compte avec un frisson qu’elle s’amusait énormément.

« Quels… Dés ? », hasarda-t-il. Il regretta bien vite sa question.

Il refoula un cri lorsque la Créature, ouvrant la main, paume vers le haut, dévoila deux dés qui semblaient taillés dans des os datant de plusieurs siècles, tâchés de sang. Elle les déposa sur la table, ses lèvres s’étirant en une grimace atroce. Les dés tintèrent.

« A quoi… Cela servira-t-il ? », osa demander le Pendu, contraignant sa voix à lui obéir.

« Moins de six, tu vis. Plus de six, tu meurs. », répliqua le cauchemar d’une voix tranquille, badine.

Le Pendu la regarda fixement, épouvanté : il n’avait plus la moindre envie de mourir. Encore moins avec cette atroce Créature pour dernière vision. Il comprit alors ce qui lui avait particulièrement déplu chez la Créature, le faisant trembler de peur à hurler d’effroi si sa voix avait été d’accord : la malveillance naturelle qui émanait de lui.

« Et six ? »

La Créature découvrit de fines dents pointues en retroussant les lèvres en un sourire cruel :

« Vivant. Mais avec des dommages irréparables. »

Le Pendu resta immobile, incapable de mettre sa vie entre les mains du sort. La Créature le força à prendre les dés, un sourire malin, d’attente, mêlé au coin des lèvres.

« C’est ça ou la mort tout court dit-il tranquille », s’amusant follement.

Le Pendu le regarda, terrorisé, tremblant comme une feuille, les jambes flageolantes, les dents serrées. Il ferma les yeux une seconde, avalant l’air putride désespérément, les rouvrit, aculé.

Et il lança les dés.

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