Sombre silence

06.03.07 

Sarah fit tourner sa clé dans la serrure et pesa sur la lourde porte de son antique demeure. Elle pénétra dans l’entrée baignée de lumière et referma la porte derrière elle, s’étirant, féline, dans les rayons du soleil matinal. Elle posa ses poings sur ses hanches et regarda autour d’elle. La poussière s’étalait, formant une mince pellicule sur les bibelots anciens qui ornaient le vestibule. Le tapis était légèrement élimé aux quatre coins et le vaste miroir qui était accroché à sa droite était légèrement opaque. Le temps avait fait son oeuvre dans la vieille maison, fêlant les vases et voilant les vitraux. Elle se demanda quelques instants comment elle avait pu laisser la poussière s’installer ainsi puis elle décida qu’elle ferait le ménage après sa séance quotidienne de méditation. Elle agita une nouvelle fois la tête et monta quatre à quatre les escaliers en faisant craquer les marches qui la menèrent à l’étage.

Elle entra dans la première pièce à gauche, ne s’attardant pas dans le couloir. Il y régnait une chaleur déjà étouffante et ce malgré la jeunesse du soleil qui tapait sur les carreaux de la baie vitrée. Elle ouvrit la porte-fenêtre et sortit sur la terrasse, respirant à plein poumons l’air frais et peu pollué des alentours de la vieille maison. Elle s’accouda à la balustrade en fer forgé qui grinça avec bienveillance, admirant la vue qui s’offrait à elle, écoutant avec délectation le chant des oiseaux, savourant la douce chaleur qui caressait ses épaules laissées nues par un débardeur. Elle se laissa aller à ses souvenirs quelques secondes de trop et sentit son coeur s’accélérer alors qu’elle retrouvait quelques bribes de ce vieux jour de mai, il y a tellement longtemps. Peut être est-ce à cet instant que les choses commencèrent.

Elle frissonna et regarda une dernière fois autour d’elle avant de rentrer, les gazouillements des oiseaux se chargeant de rasséréner son coeur. Elle chercha des yeux la télécommande de sa chaîne stéréo et haussa les épaules, ne la trouvant pas et s’étendit sur son lit sans musique, pour une fois. Le chant des rossignols et des rouges-gorges la bercerait. Elle décontracta ses épaules et plaça ses paumes ouvertes vers le plafond, respirant profondément, se laissant aller à des souvenirs plus gais que celui qu’elle avait bien faillit retrouver, quelques minutes plus tôt. Plus tard, lorsqu’elle repenserait à cet instant, lors d’un de ses rares instants de clairvoyance, elle songerait qu’elle n’aurait jamais dû fermer les yeux. Mais, pour l’heure, elle se sentait bien, incroyablement reposée et sereine. Il n’y avait plus trace de quelconque tristesse dans son coeur; elle avait toujours cru aux bienfaits de la méditation. Peut être avait-elle tort.

Elle aurait pu rester là des heures, des jours voir des mois, simplement bercée par le chant des oiseaux, la chaleur de l’été et la douce lumière tachetée d’ombre qu’elle voyait malgré ses paupières closes.

Elle tenta de faire le vide dans son esprit, mais quelque chose l’en empêchait. Quelque chose clochait autour d’elle et cela la dérangeait suffisamment pour qu’elle ne parvienne plus à penser à autre chose. Elle respira profondément à maintes reprises, mais la sensation de gène s’installait sans qu’elle ne parvienne à l’identifier. Elle voulut ouvrir les yeux mais fut prise d’une indicible peur, sans qu’elle ne comprenne pourquoi, elle sentait que si elle le faisait, les événements qui en découleraient ne seraient pas des plus agréables. Elle se mordit la lèvre inférieure et se débattit avec elle même, inspirant de manière désordonnée, soudain paniquée.

Son trouble augmenta encore et elle songea soudain à sa mère qui lui répétait depuis toute petite que les esprits étaient partout. Elle secoua la tête, paupières toujours closes, rejetant d’emblée des propos qu’elle jugeait complètement farfelus. Son malaise provenait tout simplement de ces quelques images étranges auxquelles elle avait repensé sur le balcon, voilà tout.

Et puis elle se rendit compte qu’il y avait bien plus que cela. Autour d’elle régnait un silence étrange, profond. Trop absent pour qu’il ait été naturel, songea-t-elle. Où étaient passés les gazouillis tranquillisants des oiseaux ? Elle inspira encore, plus sereinement, cette fois, car elle avait trouvé une explication. La porte-fenêtre s’était simplement refermée, filtrant les bruits de l’extérieur. Le double vitrage était plus efficace qu’elle ne l’avait cru. A cette idée, elle sentit son coeur se calmer, ses idées s’éclaircir et sa respiration se rasséréner totalement. Elle s’aperçut qu’elle avait serré les poings et les rouvrit: ça n’était pas bon de ne pas présenter ses mains au ciel lorsqu’on méditait.

Un jour, un de ses amis lui avait demandé pourquoi elle pratiquait la méditation. C’était totalement en contradiction avec ce qu’elle prônait habituellement, elle qui était avocate. Elle l’avait regardé, avait rit et lui avait répondu que c’était une façon pour elle de se retrouver, loin de toutes les influences qu’elle subissait, jour après jour. Il avait posé un drôle de regard sur elle, lui répliquant que c’était une drôle de façon de faire. Lorsqu’elle lui avait demandé pourquoi, il était resté muet.

Elle pensa un instant parvenir enfin à ne penser à rien, mais elle dut se rendre à l’évidence: il n’y avait pas que le silence qui la dérangeait. Elle chercha, les yeux obstinément clos, avant de découvrir une vérité qui l’approcha un peu plus de la fin tragique de notre histoire. Plus aucune ombre ne dansait devant ses yeux, le soleil semblait avoir comme disparu. La peur panique revint à l’assaut, plus entêtante et collante que la première fois avant de refluer, aussi soudainement qu’elle était venue lorsque Sarah songea aux nuages. Il lui semblait en avoir discerné dans le ciel bleu, le matin même. Un nuage était passé devant le soleil, simplement. C’était parfaitement logique.

Pourtant, le malaise ne la quittait plus. S’il avait totalement disparu après qu’elle ait comprit que la fenêtre s’était refermée, il refusait de se rendre, cette fois-ci. Un peu comme s’il n’acceptait pas son explication. Quand elle sentit sa peau se hérisser sous l’effet d’un froid soudain, elle se redressa immédiatement. Tournant son visage à l’aveuglette vers la porte fenêtre, y cherchant l’origine d’un quelconque courant d’air.

Lorsqu’il devint évident que le vent ne soufflait pas le moins du monde, elle se résolut à ouvrir les yeux. Mieux aurait valu pour elle qu’elle les garde fermés.

Ce qu’elle vit la fit trembler.

Ce qu’elle ne vit pas serait plus correct en réalité car autour d’elle il n’y avait rien. Rien d’autre que le noir et le silence. Un silence qui se glissait entre ses ongles, la faisait claquer des dents, résonnait en elle et au dehors – s’il y avait toutefois encore un dehors. Où était-elle ? Il était évident qu’elle n’était plus dans sa chambre, ni nulle part dans sa maison. Quel était ce lieu ? Pourquoi y régnait-il ce silence terrifiant, surnaturel ? Pour la première fois, son esprit rationnel ne parvint pas à trouver de réponses et elle hurla. De sa gorge ne parut sortir aucun son et cela augmenta encore sa panique. Elle voulut faire un geste, se relever, mais était-elle encore couchée ? Elle ne sentait plus ses jambes, ses mains ou ses lèvres, son corps entier lui faisait défaut. Mais où était-elle ?

Elle essaya encore de crier, seul le silence lui répondit. Et puis un murmure. Elle voulut tendre l’oreille mais n’entendit rien, elle voulut répondre mais ne dit rien, elle voulut bouger mais resta immobile. Encore. Cela faisait-il des minutes ou des heures ? Des jours ou des années ? Depuis quand était-elle ici ? Etait-ce seulement un lieu ? Et puis, était-elle vraiment Sarah ? Après tout, peut être avait elle seulement rêvé pendant tout ce temps, ou ces quelques instants, qu’elle vivait. Peut être était-ce un effet de son imagination. Peut être même n’existait-elle pas. Le murmure revint, lui permettant d’orienter son attention, de se concentrer quelques temps encore pour ne pas devenir folle. Pas encore, pas tout de suite. Juste comprendre ce que disait la voix.

Le chuchotement s’intensifiait, mais restait incompréhensible. La voix semblait en colère, montant crescendo dans sa fureur et son ampleur. Pourtant Sarah ne saisissait pas ce qu’elle lui disait, lui ordonnait, ce dont elle l’accusait. Et enfin elle discerna les mots emplis de colère.

– Tu es coupable.

La terrible accusation résonna en elle et la laissa tremblante. Elle se sentit partir, disparaître sous le ton tranchant de la voix qui scandait ses trois mots avec haine. Coupable. Elle reconnut, dans le chaos qui l’entourait, dans le néant de sa mémoire, la voix de Tony, ce jeune garçon qui avait été condamné à sa place, quelques années avant, lorsqu’elle débutait encore.

Elle s’en rappelait, à présent. Les quelques images s’étaient liées, étoffées, elle put mettre une date et des mots dessus. Elle se souvenait. Elle avait tué un homme et Tony s’était trouvé sur les lieux, au mauvais moment. On avait cru l’avocate et pas le voyou. La vérité contre le mensonge. Qui aurait cru que cette fois là, c’était la vérité qui mentait, de toute façon ? Et Tony avait été condamné à la chaise électrique. Et Sarah avait oublié. Volontairement ou non.

Elle écarquilla les yeux, se débattant dans les propres ténèbres de son coeur et entendit Tony lui murmurer qu’il allait se venger.

Le silence revint, assourdissant, lui vrilla les tympans, la fit trembler d’effroi, la laissa seule avec ce torturant souvenir. La laissa seule avec son horrible conscience.

Et tout se dissipa. Le noir disparut, absorbé par la lumière, gobé par cette lumière qui sembla macabre, menaçante à Sarah. Comme l’annonce de la vengeance de Tony. Un jour. Les chants des oiseaux revinrent et lui semblèrent autant de juges implacables qui la déclaraient coupable. Elle se leva et sortit de la maison en hurlant, terrorisée.

Jamais on ne comprit comment une avocate aussi réputée que Sarah Hawke avait pu sombrer dans un tel état de démence.

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