Avril

Sa mère murmurait surpoids, son père clamait forte, ses amis disaient enrobée, ses connaissances, grosse et les gens qu’elle croisait, obèse. Elle, elle ne disait rien.

Elle allait et venait, simplement, masquant ses rondeurs dans des vêtements trop larges sans jamais tromper personne. C’était comme ça, une habitude, presque une certitude, une base, un fait sur lequel reposait tout son équilibre. La pierre d’angle d’un édifice bâtit par erreur. Un faux, une chose encombrante qui dérange, qu’on ne sait pas où mettre. Qui ne sait pas où se mettre.

Alors qui se pose un peu où elle peut, à défaut de mieux. A défaut de pire peut-être aussi.

Et puis un jour, un de ces jours apparemment ordinaires, où l’on se lève comme tous les autres en pensant se coucher pareil, il fallu qu’elle rencontre un garçon. Oh ! Il était beau, il faisait plaisir à voir, à aimer, habillé comme tous les autres, avec ce petit plus dans les yeux d’une adolescente, ce petit elle ne savait quoi qui la rendait toute chose. Et il fallait la voir se pâmer, s’oublier devant lui ! C’eut été, d’un point de vue adulte, parfaitement adorable.

C’était, d’un point de vue adolescent, parfaitement ridicule.

Pourtant, elle ne prit pas garde aux regards narquois et aux murmures lorsqu’elle passait à proximité de lui. Elle ne se rendit pas compte que tout le monde savait déjà. Que tout le monde riait déjà, attendant la scène finale, l’apothéose de la farce qui semblait se jouer devant eux. Les gens peuvent être si cruels. Ils vous jugent, vous cataloguent, collent une étiquette juste sur votre image. Aucun d’entre eux ne prit la peine de s’intéresser à L. Quiconque l’aurait fait se serait pourtant rendu compte qu’elle était intelligente, pleine d’humour et surtout très timide.

L. avait été adorée par sa famille jusqu’à ce qu’elle ait sept ans, âge auquel elle commença à prendre du poids de manière spectaculaire. Sa mère changea du tout au tout alors qu’elle essayait tout ce qui lui venait à l’esprit en matière de régime sans que cela ne marche jamais. De gentille et douce, elle passa à méchante et acide. Son père continua à l’appeler « sa petite fille chérie », mais elle ne parvint jamais à se dire qu’elle le méritait encore. Et elle mangeait. De plus en plus. Encore et toujours plus. Compulsivement. Frénétiquement. Comme si elle cherchait à combler un vide, à se rassurer ou à trouver des réponses.

Elle mangeait tout et en très grande quantité. Lorsque sa mère finit par mettre le frigo et les armoires sous clé, clé qu’elle gardait toujours sur elle, L. dû se résoudre à trouver d’autres moyens de se nourrir. D’un besoin compulsif, elle passa à l’obsession, au délit. Elle brava ainsi sa mère qui, avec au départ les meilleures intentions du monde – bientôt simplement motivée par la honte que lui inspirait sa fille -, tentait de la guérir de ces besoins maladifs.

L. devint secrète, cachait, outre ses réserves innombrables de nourriture dans des endroits tous plus improbables les uns que les autres, tout ce qui faisait sa vie. Elle ne livra plus ses pensées, perdit ce qu’elle avait d’enjoué, d’heureux, de vivant.

De bavarde, elle devint taciturne et traversa ainsi son adolescence, se concentrant sur ses études puisqu’elle n’avait plus aucun ami, puisque tous la jugeaient stupide et sans intérêt. Pire, lèche-bottes. Tous étaient persuadés que si elle réussissait si brillamment, ce n’était pas tant par travail que par minauderies pour les professeurs et autres mots aimables. Ils se trompaient tous mais elle n’eut jamais le courage, l’orgueil suffisamment grand pour le leur dire. Pour leur montrer qui elle était. Pour leur dire que même si ce n’était pas bien glorieux, elle obtenait ces résultats uniquement parce qu’elle ne faisait que travailler, qu’elle n’avait rien en dehors, qu’elle ne parvenait à rien autrement. Qu’elle était nulle pour tout le reste, alors qu’elle s’accrochait au moins à ça, pour ne pas sombrer totalement.

Elle se mit progressivement en compétition avec elle-même, cherchant à toujours se dépasser, à faire toujours mieux, son maximum, le maximum même parfois. Souvent. Elle n’avait que ça. Tout le reste ratait.

Pourtant, lorsqu’elle rencontra P., elle se dit que peut-être les choses pourraient être différentes. Mais la réputation que les autres, ces autres qui s’étaient toujours contentés de la regarder, juste de la regarder pas même de l’observer, lui avaient faite l’avait précédée. Il savait et croyait les rumeurs. Croyait la méchanceté. Elle ne savait pas, elle ne connaissait pas le contenu exact de ces maux. Ou à peine, pour s’être bouché les oreilles autant qu’elle le pouvait lorsque quelqu’un les lui mettait devant les yeux.

Lorsqu’elle n’avait pas d’autre choix que de répondre, elle murmurait :

« Ce n’est pas moi qui vais confirmer ou infirmer. »

Elle espérait juste qu’on la laisse tranquille.

Mais M. était arrivé.

Le jour où elle mit sa timidité maladive de côté pour parler enfin à M. fut également celui où elle décida de ne plus jamais ouvrir la bouche pour émettre le moindre son. D’autres voudraient se transformer en souris ou s’enterrer six pieds sous terre sous le poids de la honte. Elle décida simplement de ne plus jamais parler.

Il l’avait repoussée d’un regard étonné. Un simple regard. Un haussement de sourcil et un demi-tour parfait, sous les rires de tous ses amis, dont il avait refusé de se séparer lorsqu’elle lui avait demandé de lui parler.

Elle resta immobile longtemps. Autour d’elle, les autres élèves, ceux qui ne savaient pas encore, qui n’avaient pas assisté au final mais qui auraient payé cher pour y être comme ils le répétèrent souvent par la suite, s’agitaient : la sonnerie annonçant la reprise des cours s’était fait entendre. Mais L. ne bougea pas. Elle n’essaya même pas. A vrai dire, elle ne pensait pas. Elle ne pensait pas à rien, elle ne pensait juste pas. Personne ne la remarqua, peu importait la place qu’elle prenait, comme le lui disaient souvent les autres.

Tous ces autres. Ceux-là. Il y avait le monde et puis il y avait elle.

Lorsque la sonnerie retentit une nouvelle fois, cinquante minutes plus tard, elle fut comme tirée d’un rêve. Et ses larmes coulèrent toutes seules. Elle était silencieuse, n’émettait aucun sanglot et c’est dans le plus grand calme qu’elle rallia la sortie avant que les autres, ces autres, ne sortent de leurs salles de classe.

A ce moment-là, elle aurait dû être en chimie. Elle entendait presque de mémoire leur professeur faire l’appel. Elle aimait bien ce professeur là. Si elle ne faisait jamais sciemment de lèche, comme l’en accusaient les autres, il lui arrivait d’apprécier certains de ses professeurs. Pas forcément pour leurs cours, elle pensait simplement que certains avaient des qualités, derrière leurs masques d’enseignant, derrière les barrières qu’ils mettaient entre eux et leurs élèves. C’est cette croyance qui la poussait de temps à temps à échanger quelques mots avec l’un d’eux. C’est cette croyance et ce qu’elle lui faisait faire qui avaient entraîné les rumeurs, songeait-elle parfois.

La suite est trouble, indéfinie, continue, brouillonne. L. se détruisit peu à peu, heure après heure, jour après jour sans en prendre conscience. Sans s’accorder le droit de s’en rendre compte. Elle voulait toujours plus et obtint terriblement moins.

Elle couru beaucoup, ne mangea plus du tout et ne dit plus un mot. Elle parvint à cacher deux choses à ses parents : ses absences aux cours pendant lesquels elle courrait, toujours plus et toujours plus vite, avec toujours plus de rage et qu’elle ne buvait plus que de l’eau ou presque depuis plus de deux semaines.

Je cours. Je ne vais pas assez vite encore, je sens tous ces kilos sur mes hanches, ça me révulse. Je ne veux pas m’arrêter, je ne m’arrêterai pas. Si je cours encore, je finirai par être mince et alors M. voudra de moi. Je ne vaux rien, je suis laide, une grosse vache et je ne comprends même pas pourquoi on m’a laissé le droit de vivre si longtemps. Depuis que je ne parle plus, j’ai l’impression de penser mille fois plus. J’ai faim. Terriblement faim. Mais si je mange, je resterai à jamais une grosse truie. Une horrible chose et les gens auront bien raison de parler dans mon dos, de rire, de me traiter d’obèse et de ne m’accorder aucune attention. Parce que je ne vaux rien. Parce que je ne fais rien de bien. Jamais. J’ai un point de côté. J’en peux plus. J’ai envie de vomir. Je ne m’arrêterai pas. Je refuse c’est…

Elle cessa brusquement de courir et, se tenant l’estomac, elle vomit tout ce qu’elle n’avait pas mangé. Du sang. Du sang. Elle paniqua, comment pouvait-elle vomir du sang, que… Tout se troubla autour d’elle, elle se donna une claque. Peu importe, peut-être qu’en perdant un peu de sang, en le vomissant, cela la ferait maigrir. Elle vomirait autant qu’il faudrait, mais il était hors de question qu’elle cesse de courir, qu’elle redevienne grosse et moche. Son estomac se tordit encore, le sang coula hors de ses lèvres pourtant fermées, elle secoua la tête, serra les dents et reprit sa course.

J’ai mal à la tête. Je dois trop réfléchir, c’est mauvais, sans doute. Peut-être qu’on peut perdre un peu de cerveau, j’ai lu quelque part que c’est terriblement lourd, un cerveau. Quelle horreur, dire que je n’ai pas le choix ! Et mes os ! Le squelette humain pèse quatorze kilos. Ces salauds me gâchent la vie, peut-être pourrais-je faire quelque chose à leur sujet. Je suis tellement laide, grosse comme je suis. Pourquoi n’ai-je pas des os creux, comme les oiseaux ? A quoi bon ces os si lourds ? Quand je monte sur la balance, elle gémit. C’est de la faute de mes os. C’est à eux que je dois m’en…

Elle vomit une nouvelle fois, sa tête tournait, violemment. Elle voulu continuer encore à courir mais s’effondra sur le béton glacial, inconsciente.

Il fait encore froid, en avril. Les rayons du soleil réchauffèrent à peine son corps trop faible pour maintenir une température stable et, bientôt, elle fut en hypothermie.

Sa mère murmurait surpoids, son père clamait forte, ses amis disaient enrobée, ses connaissances, grosse, et les gens qu’elle croisait, obèse.

Elle, elle ne dirait plus rien.

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