Février

A toi, S. Parce que je ne t’ai jamais connue.

Je m’appelle L. J’ai 18 ans et la conviction qu’aujourd’hui est mon dernier anniversaire.

Ma vie avait pourtant bien commencé : j’étais mignonne, j’avais tout ce dont une môme pouvait rêver, des parents présents et aimant, des frères et sœurs avec lesquels je m’entendais, j’étais bonne à l’école et ne subissais aucune pression. J’avais, au sens propre comme au figuré, tout pour être heureuse.

Seulement voilà, c’est toujours ceux qui vont le mieux en apparence qui jouent la comédie. C’est comme au supermarché ou dans la pub, tout est trop brillant, rutilant et appétissant pour être vrai. Je suis une publicité pour le bonheur. Une foutue bonne publicité mensongère.

L. était assise au fond de la douche, le dos au mur, insensible au jet brulant qui heurtait son corps depuis plus de deux heures. Elle contemplait les marques sur ses avant-bras en s’interrogeant sur son avenir. C’était son anniversaire, elle était majeure depuis quelques heures pourtant dans la maison tout était calme. Il était deux heures du matin et sa famille entière était endormie.

Elle venait d’avoir dix-huit ans et personne n’avait semblé s’en soucier. Si ce n’était ses parents et frères et sœurs, génétiquement obligés de l’aimer, elle n’avait reçu que trois messages et appels.

Le monde sait-il que j’existe ?

Si tout avait bien commencé pour elle, ces derniers mois, elle s’était enfoncée petit à petit dans une dépression aussi profonde qu’invisible. Il ne lui était rien arrivé de spécial, rien de traumatisant. Sa mère ne buvait pas et son père ne la battait pas.

Le temps avait juste fait son œuvre. Elle avait un peu grossi, devait porter des lunettes, s’habillait sans style dans des vêtements trop larges et, à force de vouloir passer inaperçue, elle était devenue invisible. Elle avait peu d’amis et certainement pas de petit ami. Elle était assez seule mais elle serait morte plutôt que de reconnaître que cette solitude lui pesait.

Elle préférait de loin prendre des photos et les trafiquer pendant des heures, jouer les artistes maudits que tenter de plaire à ces gens qui avaient décidé qu’elle ne ferait jamais partie des leurs. Condamnée sans procès et, au fond, elle prétendait que ça lui était égal, qu’elle était forte.

Tellement forte qu’elle en était peu à peu arrivée à tracer de minces fils rouges sur ses avant-bras.

Les pires jours de ma vie.

Un soir, alors qu’elle n’avait plus de larmes à pleurer sous la douche, elle avait aperçu le rasoir. Elle avait tremblé comme une feuille tant l’idée même lui était odieuse. Et pourtant… Pourtant elle avait cédé à l’envie qui hurlait en elle, cet instinct de destruction, de vengeance, de punition irrépressible qui était venu se nicher tout contre son cœur. A lui donner envie de vomir. La tentation était forte et, hypnotisée, elle avait saisit le rasoir.

C’était une addiction. Certains se font vomir, d’autres mangent jusqu’à exploser. Elle jouait avec une lame de rasoir. Autant de façons d’appeler au secours, d’essayer d’expier des fautes non-commises, de bouter tout ce mal hors de son corps…

C’était libérateur. Quand son esprit était en ébullition, qu’elle ne savait plus si elle pleurait ou riait, quand elle avait le cerveau proche de l’implosion à force de se répéter que la vie valait la peine d’être vécue comme un mantra, comme pour s’en convaincre, elle ouvrait délicatement sa chair et regardait le sang couler avec l’eau de la douche.

Et elle se calmait.

Elle s’était habituée aux manches longues en permanence et personne ne posait de question. Le plus difficile était de se changer en sport sans que personne ne voie rien mais comme personne ne la regardait jamais vraiment, ses marques étaient passées inaperçues.

Aujourd’hui, si certaines de ses plaies étaient encore à vif, les plus anciennes formaient de très minces cicatrices qui ne disparaîtraient sans doute jamais totalement. Elle ne leur en laisserait de toute façon pas le temps.

 

*** 

Ce soir, c’était différent.

Avez-vous déjà retenu votre souffle en vous demandant si les choses allaient s’améliorer un jour ?

Depuis deux heures que l’eau trop chaude lui brulait la peau, elle ne pleurait pas. Contrairement au chaos mental qui régnait dans sa tête habituellement, elle était très calme. Elle envisageait l’avenir.

Et constatait sans que ça lui fasse le moindre effet qu’elle ne voyait rien.

Il n’y avait aucune solution.

Elle eut une pensée pour sa famille, tranquillement endormie. Et une pensée pour ces gens qu’elle détestait. Enfin la dernière pour les rares amis qu’elle avait. Ils lui en voudraient. Fort. Ils pleureraient peut-être. Ils la détesteraient. Elle l’aurait mérité.

Ils ne seraient pas beaucoup à la regretter.

Ca ne suffit pas.

L’urgence la saisit et il y eut ce moment terrifiant où elle regarda la lame de rasoir avant de l’approcher doucement de son poignet. Elle sentit qu’elle s’était remise à pleurer. L. se balançait doucement d’avant en arrière, pressant le rasoir contre sa peau.

Je m’appelle L. J’ai 18 ans et la conviction qu’aujourd’hui est mon dernier anniversaire. J’ai essayé de m’en sortir, j’ai cherché la solution pendant des mois. J’avais souvent pensé décaler mon rasoir de quelques centimètres. Je me répétais que la vie valait la peine. Après la pluie, le soleil.

Pas pour moi. Plus pour moi. Je suis finalement trop faible pour vivre.

Je suis désolée.

Elle pensa aux autres. A ces quelques autres qui seraient sans doute affectés, ne serait-ce que parce qu’ils étaient humains, peut-être parce qu’ils l’aimaient.

Qu’ils en tirent une leçon.

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