Janvier

« Quatre…

– Trois…

– Deux…

– Un… »

Moment de flottement, ils se sont regardés, un peu stupidement, il a fallu que l’un d’eux s’exclame trop bruyamment pour que tous se souviennent de ce qu’ils faisaient là :

« Bonne année ! »

C’est toujours comme ça, quand on change d’année, on est un peu perdu. D’ailleurs, il faut toujours une semaine et trois jours pour que la nouvelle date prenne la place de l’ancienne dans l’esprit des gens. C’est dans les statistiques.

Les cris se déchaînent, les serpentins explosent dans la pièce et tous se jetent les uns sur les autres, l’air effréné, comme si leur survie en dépendait.

J’ai regardé cette fille étrange aux cheveux roses étreindre ce qui devait, à la façon dont elle lui avait roulé des pelles toute la soirée avant de se détourner de lui, être son petit ami. De tous les côtés, les cris fusaient, ce type un peu étrange, un peu décalé qui m’avait intriguée pendant une heure s’était soudain mis en mouvement et embrassait quiconque passait à sa portée. J’en aurais presque eu des frissons tant tous ceux qui étaient rassemblés ici agissaient de la même façon : comme si réellement ils risquaient de ne pas survivre s’ils ne faisaient pas semblant d’être heureux et de souhaiter une bonne année à de parfaits étrangers.

Mais peut-être que je suis de mauvaise foi.

Elle se leva, en même temps que les autres en resserrant sa queue de cheval, pour se donner une contenance. Lorsqu’elle fit un geste en direction d’un des convives pour lui souhaiter une bonne et heureuse année et plein d’amour, d’amis et de… Elle se rendit compte qu’il ne la regardait pas.

Ni lui ni personne.

Alors, brusquement, les larmes lui montèrent aux yeux. Elle se mordit la lèvre inférieure pour les refouler en se demandant ce que ça pouvait bien faire, si elle pleurait, puisque personne ne la regardait. Elle tenta un sourire plein de courage à une fille qui passa devant elle sans la voir.

Alors j’ai décidé de rentrer. Ou de sortir, au moins. Loin de cette indifférence.

J’ai salué, le plus jovialement possible et je suis partie sans claquer la porte. Je ne sais pas pourquoi j’ai accepté cette invitation, d’un gars que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam et que je n’ai même pas vu ce soir.

Peut-être que j’ai accepté parce qu’il m’a fait un sourire, qu’il était le premier de la journée, une journée passée derrière ma caisse, chez Carrefour. Des centaines de visages croisés, à peine détaillés, mélangés les uns avec les autres et pour finir oubliés. Et pas un seul sourire.

Sauf le sien.

Les gens ne prennent plus le temps de sourire, c’est pour ça que le monde déraille. Ils se regardent, le visage vide, sans expression et semblent indifférents les uns aux autres. Ils se saluent pour la forme, disent merci parce qu’on le leur a appris et quand ils souhaitent une bonne journée, dans leurs bouches, ces mots n’ont plus aucun sens. Ils ont pourtant besoin les uns des autres. L’Homme est un être solitaire qui n’est pas fait pour vivre seul.

Et quand ils comprennent enfin cela, les gens trouvent quelqu’un d’aussi désabusé qu’eux pour être seul avec eux. Ils se tiennent compagnie et font bien semblant afin de ne pas révéler le secret, la recette miracle aux autres : l’Homme est un égoïste. Un égoïste qui fait foutrement bien semblant.

Et bon, de toute façon, tant que ça marche…

Elle remonta la fermeture éclair de son blouson sans conviction, alors que l’air froid de la rue lui piquait les joues. Et puis elle enfonça les mains dans ses poches et marcha. Seule.

C’est vraiment bête, mais je peux pas m’empêcher de pleurer, là. Je marche très lentement. Il y a du monde mais c’est comme s’il n’y avait personne, si personne ne me voit. Il fait froid. C’est peut-être le froid de mon cœur qui s’échappe pour envahir le dehors ?

Pourquoi personne ne semble me voir ?

Elle leva les yeux pour tenter d’apercevoir le ciel et se rendit compte qu’elle n’en était pas capable : le ciel avait beau être vide de nuage, il restait profondément dépourvu d’étoile. Elle avait beau trouver cela stupide, cela attisa pourtant ses larmes. Elle avait grandi à la campagne et n’avait jamais été privée jusqu’alors d’un ciel remplit de constellations toutes plus brillantes les unes que les autres. C’est un repère qu’elle n’avait plus depuis plusieurs mois qu’elle vivait seule, pour être plus proche de son université.

Je baisse les yeux. Je croise les bras autour de moi-même. Pourquoi fait-il si froid ? Je n’ai pas envie de rentrer tout de suite. Je n’ai aucune envie de dormir et pourtant j’ai l’impression que ce serait la chose à faire : aller me coucher au plus vite pour oublier cette horrible soirée. Mais je n’ai pas sommeil. Et je sais que si jamais je m’enroulais dans ma couette maintenant, la seule chose que je serais capable de faire, c’est pleurer. Alors bon, autant faire ça dehors en mourrant de froid, soyons logique.

Tout sauf la solitude de mon appartement. Tout sauf la solitude de ma liberté. Ici, au moins, même si tout le monde se fiche de ma présence, il y a du monde. Peut-être que je ne suis pas la seule à attendre qu’on me remarque ?

Elle regarda sur sa droite et une ombre de sourire envahit ses lèvres sans qu’elle en ait conscience : ce parc tombait, elle ne savait pourquoi, à pic. Elle franchit les grilles sans trop y songer et s’enfonça dans les ténèbres glacées du lieu, suivant sans y prendre garde le sentier gravillonné.

Ca fait un bout de temps que je marche, je crois. Je ne croyais pas cet endroit si grand. Un bruit d’eau. Une fontaine sans doute. J’avance, indifférente. Je ne me pose plus de questions. C’est vide, tout à coup, dans ma tête.

Sans plus sourire, elle sortit doucement du chemin pour s’asseoir dans l’herbe. Elle passa ses bras autour de ses jambes repliées contre elle. Regardant autour d’elle sans rien distinguer, elle frissonna et s’allongea dans l’herbe. Elle sursauta légèrement lorsque ses mains entrèrent en contact avec le sol : il était trempé. De la neige ? Plus vraisemblablement de la rosée. Et pourtant, elle avait si froid…

Elle leva une fois encore les yeux au ciel. Presque dans un geste désespéré. Il était toujours exempt de la moindre tache de lumière. Elle ne trouva même pas la lune et cela provoqua de nouvelles larmes qui roulèrent d’abord sur ses joues, puis dans ses oreilles. C’était assez désagréable mais elle ne parvint pas à s’arrêter pour autant. Peut-être que si elle restait là suffisamment longtemps, quelqu’un viendrait la chercher ?

Il pourrait peut-être l’emmener boire un chocolat chaud. Ce pourrait être un homme. Un joli garçon, même. Il pourrait tomber amoureux d’elle et puis s’occuper d’elle, la dorloter et tout irait mieux. Et puis peut-être qu’alors les autres feraient attention à elle. A deux, on est plus conquérant que seul. Alors elle irait à l’attaque de ces gens qui s’en fichent et il serait là pour l’aider à se faire une place.

Non, en fait je n’en demande pas tant. Je voudrais juste que quelqu’un me trouve et me parle. Il pourrait même faire semblant de s’intéresser à moi un peu. N’importe qui, je m’en moque. S’il vous plaît… Juste… Quelqu’un. Tout plutôt que cette horrible solitude ! Pourquoi personne ne m’écoute ? Pourquoi personne ne se soucie de moi ? Suis-je si transparente que les gens ne me voient même pas ? Juste quelqu’un… Par pitié, tout plutôt que de rester ici, seule, dans le noir !

Elle attendit longtemps, les larmes se frayant à présent violemment un passage à travers ses yeux clos. Elle avait mal partout, elle se sentait vide, elle suffoquait presque et elle se répétait, encore et encore, que si elle attendait suffisamment longtemps, quelqu’un viendrait. Elle se surprit à songer que ce pourrait être ce garçon au si joli sourire qui l’avait invitée qui viendrait la chercher. Il l’aurait suivie, la voyant sortir seule de l’appartement. Alors il l’aurait suivie et aurait attendu le bon moment pour lui parler, n’osant pas l’aborder. Peut-être était-il sur le chemin, toujours, à se demander s’il pouvait la déranger ou si elle s’était volontairement isolée.

Peut-être que si elle se relevait, là, tout de suite, elle le verrait, lui ferait un signe et…

Tout était incroyablement silencieux. Elle comprit que c’était aussi idiot qu’impossible. Elle ferma les yeux, se sentant plus seule encore qu’avant. Elle pensa qu’elle devait être seule dans le parc. Et se dit qu’elle était peut-être seule au monde, aussi. Sans y prendre garde, ses larmes avaient cessé, laissant place à une drôle de certitude. Etre adulte, c’est juste être un enfant qui a appris à ne pas pleurer.

Pourquoi est-ce si dur, alors ?

Sans un bruit, elle se releva et rentra se coucher.

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