Mai

La vie, c’est comme les mathématiques.

Chaque être humain tend vers un absolu, un rêve. Nos efforts tendent tous dans un sens et nos actions n’ont toutes qu’un seul but : réaliser ce pourquoi nous sommes faits.

J’étais faite pour la danse. Jusqu’à cet instant fatal, cette seconde qui a tout fait changer. J’étais faite pour la danse jusqu’au moment où la vie, le hasard ou je ne sais quelle foutue merde en a décidé autrement sans que j’aie mon mot à dire, sans qu’on me demande mon putain d’avis !

Je m’appelle L., j’ai 19 ans et il y a encore quelques minutes, j’étais ballerine, j’étais pressentie comme l’une des plus douées de ma génération et c’est tout naturellement qu’une fois mon diplôme de secondaire en poche, j’ai consacré ma vie à mon rêve.

Faites en sorte que votre rêve détruise votre vie, avant que votre vie n’achève votre rêve.

Des heures et des heures d’entraînement. Depuis onze mois, depuis 18 ans, tous mes efforts tendent dans cette direction. Des années, des putains d’années d’entraînement pour en arriver à quoi ? A ce moment, cette seconde. Une vie d’efforts, de frustrations, de douleurs et de privations. Des heures d’étirements, allonger les muscles, s’assouplir, encore, toujours, toujours, plus, plus, plus.

Des centaines d’heures à travailler les figures, les mouvements, perfection, encore, acharnement, tirer plus fort, plus à gauche, tiens-toi droite. Refaire encore et toujours les bases, les exécuter sans plus y penser, pouvoir danser et se maquiller en même temps.

Le chignon, parfait, se laisser pousser les cheveux droits, aucun dégradé : aucune mèche ne doit dépasser. Passer sa vie entière sous un régime particulier, ne manger que ce qui est bon pour le corps, tout est toujours calculé, millimétré. Aucune exception, vivre pour la danse. En faire son oxygène, sa raison d’être.

Arabesques, pas chassés, grand jeté, entrechats, première, deuxième, troisième, quatrième, cinquième, deuxième. Grand écart, cinquième, dégagé, assemblé, plié en cinquième. Lutter contre la lourdeur du corps, travailler contre la gravité, s’élever, s’élever. Et sourire, toujours sourire, quand ça fait mal, quand c’est dur, quand ça tire. Sourire, se tenir droite et être digne, pleine de grâce. Légère.

J’ai le souffle court. Il fait tellement chaud sous les projecteurs… Je transpire et j’ai du mal à respirer. Toutes ces années dans un seul but, tous mes efforts tendus dans l’attente d’un seul moment. Le plastique noir de la scène est brûlant.

La nouvelle m’est parvenue il y a trois mois. J’ai ouvert la lettre les mains tremblantes, je n’ai pas réussi à la lire alors je l’ai tendue à ma petite sœur qui m’a fait son plus beau sourire en m’annonçant que j’avais obtenu une audition.

La troupe des frères D. est une troupe prestigieuse. Le corps de ballet regroupe les meilleures pointes d’Europe et en faire partie était l’assurance de passer pro. Si on n’avait pas eu la chance de faire partie des Petits Rats, c’était la seconde porte d’entrée, l’autre moyen de devenir Étoile.

Danseuse étoile. Ces deux mots m’ont toujours donné le vertige. Lorsque quelqu’un les prononce en ma présence, je dois m’asseoir et respirer très profondément.

Avez-vous déjà touché du doigt votre rêve ?

Quadrille, Coryphée, Sujet, Premier danseur, Étoile.

Quatrième, en dehors, cinquième, détourné, salut.

Je me suis entraînée des mois dans l’unique attente de l’instant où je m’inclinerais, victorieuse. L’après n’avait pas d’importance, peu importait l’éphémère d’une carrière d’étoile, les hanches en plastique ou la rançon de la gloire. Mes épées de Damoclès n’avaient aucune influence sur ma détermination quand, toute ma vie, je n’avais attendu que ce moment, comme si j’avais retenu mon souffle, comme si rien d’autre n’existait que moi, mes pointes et cette scène.

Moi et mon rêve.

L. s’est levée très tôt ce matin, elle s’est brossé les dents, les cheveux, a enfilé un survêtement et hissé son sac sur ses épaules. Elle est arrivée au théâtre très tôt, comme des dizaines d’autres. Elle a du talent et elle a tellement travaillé que l’issue de cette journée ne fait aucun doute. Dans quelques heures, elle sera membre du corps de ballet itinérant le plus prestigieux du monde. Les frères D. sont roumains, la langue ne sera pas un obstacle : la danse parlera pour eux.

Elle sourit, confiante. Le sourire de la danseuse étoile qu’elle n’est pas encore mais qu’elle deviendra un jour, elle en est sûre. Elle peaufine son chignon, rien ne doit dépasser, tout doit être parfait. Du plat de la main, elle lisse son tutu, respire et puis elle entre en scène.

Pendant deux minutes, elle ne touche plus terre, légère comme la brise et les quarante-six kilos pour le mètre quatre vingt qu’elle mesure disparaissent. Elle est l’air qui l’entoure, ses pieds se muent en bourrasques et ses bras deviennent ailes, elle sourit. Elle sourit.

Pendant deux minutes elle est Perfection, Absolu. Tendue à l’extrême, elle est Grâce et tous ceux qui assistent à sa performance l’envient, rêvent de prendre sa place.

Pour elle, pendant deux minutes, c’est le rêve qui est en marche.

Le sol est brûlant sous moi, j’ai mal. La lumière des projecteurs m’éblouit et je suis seule sur cette scène. Tous les regards sont braqués sur moi et je peux lire de la pitié et de l’horreur. Un peu de tristesse aussi. J’ai vraiment atrocement mal.

La vie, c’est comme les mathématiques. On tend vers un absolu, un rêve. Le mien était d’être danseuse, de m’élever encore et toujours vers l’immensité du ciel. Je rêvais de tendre vers l’infini, sans limite.

La vie, c’est comme les mathématiques. La limite de x tendant vers l’infini diverge. Elle n’existe pas dans le réel. La vie s’est chargée de me le rappeler. Mon rêve à moi était un rêve impossible.

Je suis clouée au sol, sans doute pour toujours. Ma cheville fait un angle bizarre sous moi et je suis aveuglée par la lumière des projecteurs. Je peux lire de la pitié dans le regard des gens. J’ai terriblement mal mais c’est le mal de l’âme.

J’étais faite pour la danse. Jusqu’à cet instant fatal, cette seconde qui a fait tout changer. J’étais faite pour la danse jusqu’au moment où la vie, le hasard ou je ne sais quelle foutue merde en a décidé autrement sans que j’aie mon mot à dire, sans qu’on me demande mon putain d’avis !

J’étais faite pour la danse. Jusqu’à cet instant fatal où mon pied a dérapé.

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