Mars

Les giboulées ne m’ont pas fait de cadeau : il ne pleuvait pas, lorsqu’il m’a quittée.

D’abord, je n’y ai pas cru. J’ai pensé qu’il me faisait une blague et qu’il allait crier poisson d’avril. Le premier avril, c’est dans trois semaines. Et il m’a quitté il y a sept jours. Une semaine, c’est le temps d’accepter, d’intégrer la chose. Pas de la comprendre. Plus je regarde autour de moi moins je parviens à imaginer la moindre raison.

Pourtant il m’en a donné, des raisons. Tellement qu’en y repensant, je ne me souviens d’aucune. Juste qu’il ne m’aime plus. Il m’a dit ça comme ça.

« Je ne t’aime plus. »

Il m’a encore dit « ne pleure pas, L. ». Il a aussi dit « Je suis désolé. », mais ça n’a pas empêché le ciel de ruisseler sur mes joues. C’était il y a sept jours. Une semaine. C’est si loin et pourtant si proche. Je ne comprends pas. Je ne comprends toujours pas.

Et il n’est pas un seul endroit que je puisse regarder sans repenser à lui. Mon lit, là. Mon lit. Notre lit. Ce lit. Cette chambre n’est plus la mienne. Je m’y sens étrangère, comme si j’avais perdu le droit de m’y trouver en le perdant lui. Le muret, devant la maison, où on s’asseyait en rentrant du lycée. Même s’il faisait atrocement froid. Mes mains dans les siennes. Son sourire et sa chaleur. Ses projets trop grands pour lui. Y ai-je jamais eu ma place ? Le lit. Le muret. Le lycée et la ville entière. Sans doute le monde. Pourrai-je jamais échapper à mes souvenirs ?

J’ai peur. Il n’est plus là et j’ai terriblement peur. Je me sens handicapée. Il est partit avec des morceaux de moi sans que je sache lesquels. Mon cœur, peut-être ? J’ai l’impression que ma poitrine va céder, qu’on la presse de l’intérieur, que quelqu’un la mange, veut l’étouffer. Je vais peut-être mourir ? Ca serre tellement, à l’intérieur… Comme un vide qui absorberait le vide. Un trou noir gigantesque qui tiendrait dans mon corps, à l’intérieur. Un trou, le néant. Je suis une plaie béante. Je suis le vide. Je suis le chaos. Le chaos est mon corps. Et j’ai peur.

Comment réapprendre ? Comment, sans lui ? Il faudra bien que je cesse de pleurer un jour et que je rouvre les yeux. Il faudra bien que je redresse la tête et puis tout le reste… tout le reste. Il faudra bien que je recommence à vivre. Mais il m’a quittée il y a une semaine et j’ai peur. Trois ans de ma vie emportés en cinq mots.

« Je ne t’aime plus. »

Cinq mots et un point. Tellement définitif. J’ai peur et je ne veux surtout pas regarder autour. Je ne veux pas penser à ce dont tous les meubles de ma chambre, à ce dont tout l’univers a été témoin.

***

Je n’ai pas de nouvelles. Mon portable refuse de sonner et j’ai déjà envoyé trois messages. En quatre jours. J’ai du mal à m’en empêcher. Il n’a pas l’air de vouloir répondre. Sans doute se moque-t-il de moi. C’est presque une évidence, il n’en a plus rien à faire de moi.

Je pourrais me faire écraser par un train qu’il n’en serait pas ébranlé plus que ça. Il s’en fiche et ça fait mal. Terriblement mal.

J’ai beau passer des heures à fermer les yeux et à espérer très fort le moindre sms, ça ne vient pas. Il ne répondra pas. Mais je ne peux pas m’empêcher d’y croire encore. Pourtant il ne répondra pas et il ne reviendra pas. C’est fini. C’est fini.

J’ai beau me le répéter, la voix qui murmure, au fond : « et si… ? » refuse de se taire.

***

Je me suis levée ce matin. Sans y penser, j’ai ouvert le clapet de mon téléphone portable et j’ai appuyé sur son nom, dans le répertoire. Il a fallu quatre sonneries pour que je me rende compte qu’il m’avait quittée. Il y a treize jours.

C’est tellement stupide. Je le sais, pourtant. Je sais que je dois passer à autre chose, évoluer, avancer. Je suis retournée en cours la semaine dernière. Les gens n’ont pas compris pourquoi j’avais été absente si longtemps. Personne ne comprend et personne ne comprendra. Après tout, pour le reste du monde, ce n’est qu’un amour de jeunesse.

Un verre se brise. Je réalise que c’est moi qui l’ai lâché dans le vide. Il a éclaté sur le sol et il y en a partout. Je me retourne pour lui dire de faire attention en pensant qu’il a l’habitude, je casse toujours les choses. Mon geste se suspend tout seul. Bien sûr. Il n’y a personne à prévenir et il ne sait plus rien. Il s’en moque.

Il ne pense probablement même plus à moi.

***

Je fais des rêves tellement réels que je me réveille terriblement soulagée : tout cela n’était qu’une mauvaise passe et il est revenu. Il me faut quelques secondes pour émerger, à chaque fois. Et pour comprendre que ce n’était qu’un rêve. Je prends une claque dans la gueule tous les matins.

Depuis trois semaines.

Mon cerveau est engourdi. Je passe des heures à me rappeler de tout, dans les moindres détails. J’ai tellement peur d’oublier. Mais à force de revoir, de rembobiner, de faire des zooms, le film se brouille, se transforme. J’invente des choses qui n’ont jamais existé et j’imagine des choses qui n’arriveront jamais. C’est tellement convaincant que j’y crois, de temps à autre. Alors j’ai l’impression qu’il va revenir, qu’il va forcément revenir et me supplier de le reprendre. Et que je refuse. Je suis persuadée qu’il va revenir et que je lui dirai que c’est trop tard, qu’il fallait qu’il se rende compte de la chance qu’il avait plus tôt. D’autres fois, bon prince, j’accepte qu’il revienne et tout est comme avant.

Je ne suis pas sûre que cela me fasse le moindre bien.

***

Mon portable ne sonne toujours pas. Mon portable ne sonne plus. Après m’avoir dit qu’il ne m’aimait plus, il n’a plus donné de nouvelles. Il ne me regarde plus lorsqu’on se croise. Il feint de ne pas me voir, de ne pas savoir qui je suis. Il ne donne plus le moindre signe de vie.

Peut-on mépriser trois ans passés ensemble ? Comment peut-il être aussi indifférent ? J’attends un signe, un bruit, une sonnerie en permanence. J’ai l’impression d’être écrasée et rien ne vient. Cela va faire trois semaines et toujours rien ! Je crois bien qu’il ne comprend pas ! Qu’il ne réfléchit pas ! Il n’a pas la moindre idée de ce qu’il a perdu ! C’est moi qui lui faisais une faveur d’être avec lui ! Il ne répond plus à mes messages ? C’est un imbécile ! Je suis une princesse et il ne me mérite pas !

Ha ! Il pourrait bien se faire baiser par un dinosaure que je n’en aurais plus rien à faire ! Qu’il aille au diable !

***

Par un dinosaure. Pas par une autre fille.

Elle est brune. Elle est brune et sans doute a-t-elle des yeux noisette ou verts, je n’en sais rien. Il était tellement occupé à la manger méthodiquement aux yeux du monde entier que ses yeux à elle étaient impossibles à distinguer. M. m’a posé la main sur l’épaule avec un air désolé.

« On ne voulait pas te le dire… »

Ils ne voulaient pas me le dire ? Donc cette fille n’est pas juste un peu comme ça ? Je suffoque. Je tomberais bien à genoux, mais j’ai trop peur qu’il ne me voie. J’avais dit un dinosaure, pas une autre fille. Surtout pas une autre fille. Qu’est-ce qu’elle a de plus que moi ? Qu’est-ce qu’elle a de plus que trois années de ma vie ?

« Ca va aller ? »

Je ne parviens pas à répondre. Pire, je n’arrive pas à détacher mon regard de lui. De lui et de cette fille. Qui a tout sauf le cul d’un dinosaure. Et d’ailleurs, le reste est à l’image du cul : parfait. Comment un salaud comme lui a-t-il réussi à se faire une fille comme ça ? Comment il a pu me quitter pour cette connasse ? Cette fille fade et sans intérêt ? Elle a quoi pour elle, au juste ? Elle a beau être bien foutue, sa cervelle doit pas valoir un caillou si elle a accepté de se mettre avec lui.

« Tu es sûre que ça va aller, L. ? »

Je voudrais le frapper. Et la frapper. Et frapper M. qui a laissé sa main sur mon épaule. Bon sang mais elle va me lâcher ?! Je ne veux pas de sa pitié, je ne veux pas de sa condescendance. Je l’entends penser si fort que je ne dois pas être bien terrible pour ne pas savoir garder un mec que j’en deviens presque sourde ! Mais elle va me lâcher, oui ? Qu’est-ce qu’elle me veut, de toute façon ? Pourquoi elle fait semblant d’être ma meilleure amie depuis si longtemps ? De toute façon elle n’en a rien à foutre de ma gueule. Mais ça la fait bien marrer que je sois cocue.

Cocue… Pour ça il faudrait qu’on soit encore ensemble. Peut-être qu’il se la tapait déjà quand on était ensemble ? Il m’a quittée pour elle ? Peut-être qu’il se tape aussi M. et que c’est ça qui la fait délirer ? Je tomberais bien à genoux mais je ne veux pas qu’il me voie. Je ne veux pas qu’il sache que je sais.

J’avais dis un dinosaure.

***

Demain, c’est le premier avril. J’ai tellement peu pensé à toi aujourd’hui que je n’ai même pas besoin de tous les doigts de la main droite pour compter les fois.

Tu vois, tu ne compte déjà plus.

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